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Nous restons tous, ou pour la plupart prisonniers des schémas traditionnels en matière de handicap.

Lorsque j'ai vu cette invitation à témoigner j'ai vite pensé qu'il fallait que je fasse quelque chose. Oh, peut-être pas directement pour moi, ni même pour d'autres minorités visibles, mais peut-être justement pour ces gens dont on ne perçoit pas forcément le handicap et qu'on finit trop souvent par cataloguer dans les crétins.

Il s'est trouvé que j'ai vécu, par hasard et bien involontairement, une aventure extraordinaire : celui qui écrit ici a même parfois été qualifié de "miracle de la science" par des médecins, c'est dire ! En fait et depuis tout petit, j'ai rencontré des difficultés d'orientation et de mémoire immédiate, que l'on a vite mis sur le compte des difficultés de ma famille. Après moultes visites chez le médecin, le psychiatre et j'en passe, ma mère a fini par naturellement baisser les bras, et c'est très tard, à trente-trois ans passés, qu'un psychologue du travail s'est repenché sur mon cas. Après quelques entretiens il a (je devrais dire : "elle") émis l'idée que quelque chose n'allait pas et qu'il fallait que je consulte mon médecin traitant. C'est seulement après plusieurs visites chez le neurologue qu'un psychiatre m'a affirmé qu'il y avait sans doute quelque chose de déréglé dans mon cerveau, et m'a proposé de vérifier à l'aide d'un scanner.

Je n'ai pas eu besoin de l'interprétation du médecin pour comprendre ce qui se passait.

Les quolibets, les moqueries, et parfois l'impatience de mes enseignants, étaient écrits là, sur ces quelques images électroniques.

J'ai fait beaucoup pour changer les choses, imaginé la rééducation, vécu les remises en question, subi les observations de spécialistes en matière comportementale, sans compter une opération en neuro chirurgie à laquelle je ne m'attendais certainement pas ! Par philosophie, je repensais tous les jours à cette citation du docteur Knock : "Tout être bien portant est un malade qui s'ignore". J'ai donc même essayé la philosophe, c'est dire...

Rien y a fait. Les difficultés sont restées, et même si j'ai une vie aujourd'hui à peu près normale, je le dois sans doute au fait d'être...

Par précautions et aussi par peur d'être jugé très sévèrement par mes collègues j'ai raconté ce parcours, qui, vous en conviendrez sans doute, est hors du commun. Je ne voulais pas qu'on dise, comme on le faisait bien avant toutes ces investigations, que j'étais un... Ou que l'on fasse comme le faisait mon petit frère (il ne savait pas à cette époque) m'appeler : "trou de mémoire"...

A ma grande surprise, beaucoup de gens n'ont pas compris, ou pas voulu entendre. Nous restons tous, ou pour la plupart prisonniers des schémas traditionnels en matière de handicap. Si nous savons regarder avec un peu d'humanité les tétraplégiques, nous avons peur, ou pire, des gens qui présentent ou disent simplement présenter des handicaps cérébraux ou mentaux.

Ils sont rapidement catalogués comme des fabulateurs, ou des fous. Dans les entreprises, la prise en compte de leurs difficultés spécifiques sont quasiment impossibles, quand aux administrations, elles semblent incapables de penser le handicap, en dehors du "fauteuil roulant". On peut certes avoir du mal à marcher ou être sourd et muet, cela semble relativement simple à palier. Mais, peut-on, en entreprise ou dans le monde du travail, avoir des difficultés en matière de mémoire immédiate ou de gestion de tâches multiples ? La verticalité des hiérarchies rend quasi impossible la prise en compte d'un handicap "vertical", c'est à dire un handicap que l'on rencontre dans plusieurs domaines et qui pourtant reste invisible...

Sans même parler des entreprises, quel regard porte t-on sur quelqu'un qui semble voir, entendre comme tout le monde et qui pourtant à plusieures reprises, demandera son chemin aux mêmes personnes plusieurs jours d'affilée, sur le même trajet ? On accompagne volontiers un aveugle, mais là ?

Un jour à la suite d'un entretien professionnel qui s'était pourtant bien passé, j'ai voulu quitter le bureau de mon recruteur. Je me suis trompé de porte, je n'ai jamais eu de réponse...

Je profite de cette tribune pour le remercier.

D'ailleurs, cette chronique a peut-être de quoi surprendre, puisqu'elle met en lumière quelque chose que nous n'aimons pas voir. Je ne voudrais pas qu'on croit que je l'écris pas exhibitionnisme. Non.

Simplement elle m'a donné envie de poser une question simple : à l'heure où nous nous inquiétons du vieillissement de la population, que faisons-nous pour prendre en compte le handicap cérébral et ces conséquences ? Sommes nous prêts à ne plus traiter ces malades comme des demeurés ? Sommes nous prêts à les aider ?

par thierry c., ouvrier

23.09.09

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